Je suis Mahuna Vigam, poétesse, romancière et podcasteuse. Je parle de ma vie d’autrice, de représentation, d’invisibilisation et de déconstruction dans l’édition. Mon roman « Comète » sera publié chez Solleyre en novembre 2026. C’est un roman YA contemporain sur la quête identitaire à travers la fin du culte du silence et des traumas transgénérationnels, sur fond d’amour, d’amitié et de pardon.
Mes livres sont disponibles sur toutes les plateformes en ligne et dans les librairies (il suffit de les demander à ton libraire qui les commandera). Inscris-toi à ma newsletter pour recevoir des extraits de mes livres actuels et à venir.
Mes livres
Mes plateformes
Mes ressources
Se dire allié et continuer à invisibiliser les personnes qu’on prétend défendre, n’a rien avoir avec du militantisme. C’est de la posture. Et si tu ignores l’outil révolutionnaire qu’est le regard situé, tu n’es peut-être pas l’allié que tu prétends être 🫣.
Installez-vous. Parce qu’aujourd’hui on va parler d’un concept qui a changé ma façon de lire, de créer, de consommer, de militer. Et on va partir d’un commentaire. Un commentaire banal, posté sous ma dernière vidéo. Un commentaire bien intentionné, probablement. Et pourtant un commentaire qui illustre exactement ce dont on va parler aujourd’hui.
Quelqu’un a donc écrit sous ma publication sur Chères Ancêtres d’Isis Labeau-Caberia : “publié chez Grasset qui a été racheté par Bolloré.” Sous-entendu : problème. Sous-entendu : boycott.
Sauf que.
Isis a essuyé une vingtaine de refus avant que Grasset lui dise oui. Vingt refus. Pour un ouvrage qui parle des résistances anticoloniales des femmes esclavisées, qui ressuscite une mémoire longtemps censurée, qui nous donne des noms, des visages, des stratégies de survie et de lutte. Quand vous êtes une autrice noire et que le milieu de l’édition vous ferme ses portes les unes après les autres et qu’enfin quelqu’un vous dit oui, vous signez. Parce que c’est ça la réalité concrète des autrices racisées dans ce milieu.
Ce livre est sorti avant que Bolloré prenne le contrôle éditorial de Grasset. Isis n’a pas signé avec Bolloré.
Et surtout. Boycotter Grasset aujourd’hui ne nuit pas à Bolloré. Bolloré s’en fiche. C’est Isis qui perd des ventes, de la visibilité, des opportunités de carrière. C’est elle qui paie la facture d’un militantisme qui n’a pas pris le temps de se demander sur qui allait tomber ce geste. Isis elle-même l’a dit dans un carrousel : boycotter, oui, mais intelligemment, stratégiquement. Parce que Bolloré n’a pas investi dans l’édition pour faire de l’argent. Il l’a fait pour le contrôle des idées.
Qui a besoin de Bolloré quand on a des alliés comme ça.
Ce commentaire m’a mise en colère. Parce qu’il illustre quelque chose que je vois partout et qui me fatigue profondément. Le militantisme de façade. Celui qui se donne bonne conscience sans jamais interroger l’impact réel de ses gestes. Et invariablement, ce sont les personnes marginalisées qui absorbent les dégâts. Pas Bolloré. Pas le système. Isis.
bell hooks appelait ça la politique sans pratique. Le geste visible qui soulage celui qui le fait, sans transformer la réalité de ceux au nom desquels il prétend agir.
Et pour comprendre pourquoi ce commentaire est le symptôme d’un problème plus profond, il faut qu’on parle d’un outil. Le regard situé.
D’où vient la notion de regard situé ?
En 1988, Donna Haraway, biologiste et philosophe des sciences féministe, publie un article qui va tout changer : Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective, dans la revue Feminist Studies. Elle s’attaque à deux illusions symétriques. D’un côté le regard de nulle part, celui qui prétend à l’objectivité totale, ce qu’elle appelle le god trick, le truc de Dieu, faire croire qu’on voit tout depuis nulle part. De l’autre le relativisme total qui dit que toutes les perspectives se valent. Elle refuse les deux. Pour elle la seule connaissance honnête est partielle, localisée, incarnée.
Mais le terrain avait été préparé. Sandra Harding et Nancy Hartsock avaient déjà développé dans les années 70-80 le feminist standpoint theory : les femmes, précisément parce qu’elles occupent une position dominée, ont accès à des connaissances que les dominants ne voient pas.
En 1990, Patricia Hill Collins approfondit la dimension raciale. Elle montre que le regard situé ne peut pas ignorer l’imbrication des oppressions. Race, genre, classe se croisent et produisent des positions de savoir distinctes. Une femme noire ne voit pas le monde comme une femme blanche, ni comme un homme noir. Elle appelle ça la matrix of domination.
En 1989, Kimberlé Crenshaw formalise l’intersectionnalité. Ce n’est pas juste un concept, c’est un outil juridique et analytique pour nommer ce que les grilles d’analyse unidimensionnelles ratent.
Et bell hooks théorise le regard depuis la marge comme un regard critique et résistant. Celui qui voit ce que le centre ne voit pas parce qu’il n’a aucune raison de le chercher.
Aujourd’hui ce concept circule dans les études postcoloniales, la critique des algorithmes, les sciences de l’information. Safiya Umoja Noble montre que les biais des moteurs de recherche sont des regards situés non déclarés, présentés comme neutres. Google n’est pas objectif. Google est situé.
Ce que ça veut dire le regard situé concrètement
Le regard situé c’est la conscience que toute connaissance est produite depuis une position spécifique. Un corps, une histoire, une classe, une race, un genre. Personne ne voit le monde depuis nulle part. La question c’est : est-ce qu’on le sait, et est-ce qu’on le dit ?
Pour une personne non racisée, ça commence par une question inconfortable. Depuis où est-ce que je parle ? Quand tu partages un contenu sur les minorités, tu vérifies si la personne qui parle est elle-même concernée ou si c’est encore quelqu’un qui parle à la place de. Quand tu boycotts quelque chose au nom d’une cause, tu te demandes : qui trinque concrètement si je fais ça ?
Pour une personne racisée, c’est différent parce que le travail n’est pas le même. Le regard situé c’est d’abord une légitimation. Ce que tu vois et que les autres ne voient pas, ce n’est pas de la subjectivité excessive. C’est de la connaissance produite depuis une position que les autres n’occupent pas. Ton inconfort face à un roman présenté comme universel où le personnage racisé sonne faux, où la douleur est esthétisée pour un regard blanc, cet inconfort c’est ton regard situé en action.
Le transformer en muscle
Et c’est là où je veux aller plus loin qu’Haraway. Elle a donné l’outil épistémique. Moi je veux parler de son application dans le quotidien comme pratique de résistance continue.
Parce qu’une fois que ce regard est actif, tu ne peux plus faire les mêmes gestes de la même façon.
Tu entres dans un coffee shop qui se dit vietnamien. Mais à l’intérieur, rien de vietnamien. Une esthétique épurée, occidentale, revisitée pour un public bobo parisien. Le regard situé te demande : qui a créé cet espace ? Qui en tire profit ? Où sont les restaurants tenus par des personnes vietnamiennes dans ce même quartier ? Est-ce que je peux les trouver et y aller à la place ?
Tu commandes un matcha latte. Le regard situé te dit que le Japon est en crise de production de thé matcha à cause du dérèglement climatique, que la demande occidentale explose et que ça crée une pression sur les producteurs japonais qui ne peuvent plus suivre. Tu bois quand même peut-être, mais tu sais.
Tu vois le moringa latte arriver dans les coffee shops branchés. Le regard situé te dit que les populations africaines consomment le moringa depuis des siècles, que cette plante va être extraite de son contexte, rebrandée, surpayée, revendue à des populations occidentales pendant que les populations qui en sont à l’origine n’en tireront aucun bénéfice économique. C’est le même mouvement que le yoga, que le hammam, que le gua sha, que la méditation de pleine conscience détachée du bouddhisme. C’est le capitalisme qui s’approprie, efface l’origine, et revend.
Et le bain froid. On ouvre des salles de bain froid en prétendant que c’est révolutionnaire, que ça va nous soulager, que c’est une découverte. Mais ce qu’on ne dit pas c’est que cette tendance s’appuie sur notre aveuglement à ce que fait le capitalisme à nos corps pour nous pousser à consommer. Il casse d’abord. Il revend la solution ensuite.
Audre Lorde appelait ça l’attention comme acte de survie. Pas attendre que les réseaux te livrent l’information. Être soi-même en état de vérification active.
Boycotter intelligemment : l’empire Bolloré
Donc revenons à Bolloré. Parce que le regard situé appliqué à son empire donne quelque chose de très précis.
Bolloré est un homme blanc, catholique traditionaliste, ultrariche, héritier d’un empire industriel construit en partie sur l’exploitation de ressources africaines, notamment au Cameroun et en Côte d’Ivoire via Bolloré Africa Logistics. Sa fortune a une géographie coloniale réelle, pas métaphorique. Il n’a pas investi dans les médias pour faire de l’argent. Il l’a fait pour le contrôle des idées. Contrôler quels regards sont diffusés à grande échelle, c’est contrôler ce qui passe pour évident, normal, universel. C’est le god trick d’Haraway appliqué à l’échelle d’un empire médiatique.
Alors boycotter, oui. Mais en sachant où tomber.
CNews, évite. Favorise Blast, Mediapart, les chaînes YouTube de journalistes indépendants racisé·es. Chaque vue que tu donnes à CNews est une donnée vendue à ses annonceurs.
Europe 1, évite. Favorise les podcasts de créateurs et créatrices racisé·es. Ta propre écoute devient un acte de redistribution d’attention.
Le JDD depuis juillet 2023, quand Bolloré a imposé Guillaume Dubois à sa direction et que presque toute la rédaction a démissionné en signe de protestation. Favorise Mediapart par exemple.
Les éditions Rubempré, créées en 2023 par des proches de la sphère Bolloré pour publier Zemmour et ses satellites idéologiques. Favorise les éditions indépendantes : Présence Africaine, Mémoire d’encrier et tant d’autres.
Relay en kiosque distribue majoritairement des titres Lagardère-Vivendi. Favorise les librairies indépendantes, les abonnements directs aux médias, les achats en direct chez les éditeurs indépendants.
Hachette Livre c’est le piège que Bolloré a construit en rachetant un empire aussi tentaculaire. Sous Hachette tu as Grasset, Fayard, Calmann-Lévy, Stock, Larousse. Boycotter en bloc détruit des centaines d’auteurs et d’autrices dont beaucoup sont racisé·es, LGBTQ+, ou publient des œuvres militantes. La stratégie c’est cibler et boycotter les titres publiés par des auteurs de la sphère idéologique Bolloré, et acheter activement les titres d’autrices racisées publiées dans le même groupe.
Le principe qui traverse tout : l’alternative n’est jamais juste achète ailleurs. C’est achète en faveur de quelqu’un de précis. Chaque euro dépensé est un regard situé en action.
Un mot sur Substack
En 2023, Chris Best, fondateur de Substack, a refusé de modérer les contenus nazis et haineux sur la plateforme au nom de la liberté d’expression. Des centaines de créateurs ont quitté la plateforme à ce moment-là. La controverse a été documentée.
Je suis toujours là. Pas par indifférence. Parce que les alternatives sont moins puissantes pour toucher les gens que je veux toucher, et que me déplacer sur une plateforme moins visible revient encore une fois à me punir moi pour les choix d’un fondateur blanc qui n’a aucune raison de se soucier de ce que ça me coûte.
C’est ça aussi le regard situé appliqué à ma propre situation. Je cherche activement une alternative. Et pendant ce temps c’est moi, créatrice racisée, qui dois faire ce travail. Pas lui.
C’est un choix contraint, conscient, nommé.
Pour finir
Le regard situé est un muscle. Et comme tous les muscles, il se développe à l’usage.
La prochaine fois que tu regardes un film présenté comme féministe qui ne mentionne pas l’intersectionnalité, tu sais ce qui manque et pourquoi. La prochaine fois que tu vois un appel au boycott, tu te demandes sur qui tombe ce geste avant de le relayer. La prochaine fois que tu entres dans un restaurant qui dit s’inspirer d’une culture sans que personne de cette culture n’en tire profit, tu vois le mécanisme.
Et surtout. La prochaine fois que tu partages le contenu de quelqu’un, que tu achètes un livre, que tu t’abonnes à une création, tu sais que c’est un acte. Pas un geste neutre. Un regard situé en mouvement.
Résistez. Vraiment, résistez. Mais résistez intelligemment. En faveur des personnes concernées, pas à leur détriment. Achetez les livres des autrices racisées. Partagez leurs publications. Allez à leurs événements. Là vous êtes utiles. Là vous êtes alliés.
Parce qu’un allié qui se trompe de cible et fait porter les conséquences aux personnes qu’il prétend défendre, franchement, on s’en passerait bien.
J’espère que cette réflexion vous aura été utile.
Prenez soin de vous,
Mahuna
Sources complètes
Donna Haraway, Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective, Feminist Studies, vol. 14, n°3, 1988.
Patricia Hill Collins, Black Feminist Thought, Routledge, 1990.
Kimberlé Crenshaw, Demarginalizing the Intersection of Race and Sex, University of Chicago Legal Forum, 1989.
bell hooks, Black Looks: Race and Representation, South End Press, 1992.
Audre Lorde, Sister Outsider, Crossing Press, 1984.
Safiya Umoja Noble, Algorithms of Oppression, NYU Press, 2018.
The Atlantic, Substack Has a Nazi Problem, novembre 2023.
Mediapart, enquêtes sur la prise de contrôle du JDD et de Grasset par Bolloré, 2023.
CCFD-Terre Solidaire, rapport sur les activités africaines de Bolloré, 2018.
Sherpa, procédures judiciaires contre Bolloré Africa Logistics, disponibles sur sherpa-asso.org.
Get full access to La Voix des Mots – écriture, santé mentale et représentation at mahunapoesie.substack.com/subscribe

